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Love cataclysm

Hors du temps, en un jardin sans clôture aux allures de champs de blé, les herbes hautes grillées par un soleil persistant courbaient leurs tiges sous la caresse du vent. Le ciel chargé de gros nuages gris, faisait croire à une pluie salvatrice. Mais la taille de ces nuages masquait le vide, car tous étaient sur le point d’accoucher du néant. Ils roulaient comme un troupeau de moutons poussiéreux, bêlaient comme un monstre au lointain, dérangeant à peine le silencieux chant du vent.
Sous la masse, une lumière dorée berçait les dernières heures de la Terre.

A droite d’une ombre fine, se tenait plus loin un saule pleureur aux allures d’œuvre d’art, ses tombantes branches au vert tendre rejoignant le sol d’un côté, remontant vers le ciel de l’autre. Celles qui souffraient d’ascension étaient jaunies, offrant une ouverture sur le gros tronc près duquel était une table de jardin, taillée dans le même bois que l’arbre. Était-ce sa progéniture ? Était-ce son amante transformée ainsi par l’homme ? Nul jamais ne le saura, mais cette table abritée par l’atypique frondaison avait un pouvoir…

L’ombre, en proie à la contemplation des prémices du chaos, avança vers le saule. Autour d’elle se créait un mince halo doré, illuminant des chairs pâles, un visage grave, une main tenant une lettre. La robe endeuillée glissait à travers les herbes, flottant au vent qui venait du nord. Et c’est au nord qu’elle allait.
Déposant sur la table l’enveloppe bombée par plusieurs pages d’amoureuse écriture, elle leva la main vers la frondaison asséchée et y décrocha une plume cendrée. Plantant le bout de la hampe à même la veine qui logeait à l’intérieur de son coude, elle retira un peu d’encre chaude et écrivit l’adresse du destinataire :

Mon Prince
Royaume en Flammes
Aux Cœurs Qui Se Pressent

La plume relevée, elle soupira sur le papier pour que vivent les mots. Elle frissonna : sur son épaule se baladait une petite araignée grise qu’elle dégagea d’un vif coup de main. Mais une autre prenant déjà son bras pour promenoir, subit le même sort, et une troisième encore sur la main, violemment secouée. Une sauterelle bondit sur la lettre et la robe noire devint bientôt la logeuse d’une armée d’insectes. Effrayée, sa propriétaire laissa tomber les bretelles qui allèrent s’échouer à ses pieds, emmenant avec elles la flottante longueur. Nue, elle ramena la lettre sur son cœur, recula de trois pas lorsque souffla entre les branches la voix adorée qu’elle reconnut dès la première syllabe.
« Pourquoi ? Pourquoi, mon amour, as-tu peur de ces insectes ?
– C’est qu’ils me répugnent tant !
– Pourtant si tu m’aimes, tu te dois de tout aimer… »
Elle ferma les yeux pour se rappeler sa rassurante étreinte et, lorsqu’elle les rouvrit, devant elle se tenait le prince au teint de mort, arborant un sourire à peine esquissé.
« Y compris ce qui grouille en mon caveau, non ? », continua-t-il.
Comme il tendait la main, elle lui remit sa lettre et, lorsqu’il décacheta l’enveloppe, rien de plus que l’air ne gonflait son ventre de papier…
Incertitude.
La bouche ne fit que s’entrouvrir car il y posa un doigt, avant de défaire sa sombre chemise dont les pans libres claquèrent au vent contre ses flancs creux.
« L’encre en est moi… »
L’encre était en lui. Sur sa peau s’imprimaient les mots de l’aimée, certains marquant plus que d’autres, d’autres saignant plus que certains. Toute la lettre coulait en ce sang mort, ravivait les tissus, imprégnait les fibres. Un coup de tonnerre fit exploser le ciel qui se déchira dans un orage assourdissant. Mais de la pluie ne viendraient plus que des larmes, alors l’amoureuse nue se lova contre son prince, posa ses lèvres sur sa jugulaire et, sentant toute la vie y battre, ferma les yeux. Les bras rassurants se refermèrent sur le dos frémissant aussi lentement que la frondaison jaunie se rabattait sur eux, laissant tomber sur la scène son rideau végétal.
A l’étreinte totale, lorsque les peaux se retrouvent, que les forces se mesurent et que les épidermes ne font plus qu’un, le couple s’évapore, ne laissant au néant qu’une enveloppe vide.

«L’encre est au-delà », souffle la Vie.

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